13/02/2010

Société-Monde, un souffle venu du Sud ?

Proposition :
Les pays jusque-là émergents font aujourd'hui massivement leur entrée dans la géopolitique globale. Ils perturbent la Société-Monde et la géo-éco-politique mondiale. De quelle manière ? Nous demandons à Cristovam Buarque, sénateur brésilien et chercheur à l'UNB, de nous donner son point de vue. C'est une question neuve qu'il n'a pas encore traité directement, voici cependant un texte qui présente quelques aspects essentiels de son engagement politique et de sa démarche intellectuelle.

Dans sa conférence donnée en 2008 à St Jean d'Angély, C. Buarque partait d'un constat : la civilisation de la croissance (du capitalisme de marché ou du capitalisme d’état) est un d'échec. Au développement économique est associé un désastre social et écologique. Au rideau de fer (idéologique) succède aujourd'hui un « rideau d’or » (économique). Selon lui, le problème est que nous manquons d’une utopie alternative. Or l’action politique à besoin d’une idéologie sinon, dit-il, « elle n’est qu’un jeu». Il s'agit donc de renouveler l'utopie politique et de changer l’objectif civilisationnel. Il propose d’initier une révolution éducationnelle, ce qu'il nomme un "éducologisme", c'est à dire la recherche active d'une entente possible entre les personnes par le biais de l’éducation et des gens avec la planète par le biais de l’écologie.
Pour Cristovam BUARQUE, le Brésil est un "portrait de la civilisation humaine", il réuni sous un même territoire les traits caractéristiques de la Société-Monde : disparités en termes d’éducation, de niveau de vie et de climat. Il peut donc constituer un système d’étude réduit du système global planétaire. Lire le texte in extenso (...)



Transcription in-extenso d'une conférence donnée lors de l'UEIE en 2008 à St Jean d'Angély (France)

Modérateur : M. Cristovam Buarque, qui est sénateur de la république du Brésil, va maintenant intervenir sur le thème de la durabilité, ainsi que sur la question des finalités et des limites du développement global.

Cristovam Buarque : Bonjour. On a entendu parlé hier, de la situation actuelle de la planète, du point de vue géologique et du point de vue biologique. Je vais parler du point de vue politique et au lieu de se poser la question de comment nous sommes arrivés jusqu’à aujourd’hui je vais parler d’où nous pouvons aller. 

Bien sûr, concernant ce futur, je propose plus de questions que de solutions. Ce que nous avons entendu jusque là montre que la civilisation de la croissance a échoué. Ça ne marche plus. Que ce soit la civilisation de la croissance du capitalisme de marché, ou la civilisation de la croissance du capitalisme d’État, nous connaissons tous les problèmes que nous avons aujourd’hui, on en a beaucoup parlé hier et ce matin. Je préfère regarder une autre dimension de la crise. En plus de l’échec écologique au niveau physique dont nous avons parlé, j’aimerais dire deux mots sur l’échec éthique et social. Le fait qu’en même temps que la planète n’est pas suffisante pour cette civilisation, nous avons aujourd’hui deux populations tout à fait différentes. Plus que ça, je veux mettre l’idée que d’ici 25-30 ans, une solution à la crise écologique pourrait être de considérer une partie de la population humaine comme inhumaine, c'est à dire une mutation biologique – peut être que le mot est trop fort. Avec une telle différence, je ne parle pas d’inégalité mais de différence, du point de vue de la santé, de l’espoir de vie, de l’intelligence. On pourrait dire que nous ne sommes plus une seule espèce humaine. Et au sein de cette différence, certaines pourront être considérées comme inhumaines et d’autres non humaines. Car on pourrait trouver une solution à la crise écologique en disant que « tout le monde » ne fait pas un milliard de personnes et que les autres qui sont des milliards ne sont pas des humains. Ça serait une solution à la civilisation de la croissance, du point de vue physique, écologique, mais ce serait un échec du point de vue éthique, du point de vue social. Alors je considère que ce serait un échec. 

L’échec n’est pas seulement du point de vue physique et écologique, il est aussi du point de vue social ; si l’on regarde aujourd’hui la population du monde, on voit que nous ne sommes pas les mêmes du point de vue de la culture et de la santé. Cela concerne sans distinction pays riches et pays pauvres, cette distinction pour moi n’existe plus. Je parle des riches et des pauvres. On parle beaucoup ces derniers jours du Darfour mais il y a là aussi une partie de la population riche avec les goûts, la culture, la consommation de l’Europe. Dans mon pays nous avons peut être 30-40 millions de personnes avec un revenu supérieur à la France, un revenu de riches. Le monde ne peut pas être divisé entre les pays riches et les pays pauvres mais, les riches et les pauvres : les gens, peut importe où ils sont. C’est comme si après le rideau de fer, qui séparait deux systèmes idéologiques, nous avions aujourd’hui un rideau d’or qui serpente dans le monde, divisant le globe en deux parties socialement différentes. Il est un noyau qui est un premier monde international de riches avec les mêmes goûts, la même culture, les mêmes vêtements et la capacité de parler entre eux comme nous-mêmes ici ; et un goulag social des exclus pauvres du monde. Une solution serait de dire « ces gens là ne sont pas des gens », il en serait fini du problème écologique. Mais nous n’acceptons pas ça. Donc quelle est la solution pour avoir un monde intégré et en même temps équilibré ? Intégré socialement et équilibré du point de vue physique, biologique, géologique comme nous le disions hier. 

Ces dernières cessions nous avons beaucoup discuté d’au-delà du développement durable du point de vue de la critique de tout ce qu’on a fait jusqu’ici, particulièrement ces derniers 2 siècles, nous avons réfléchis sur ces sujets et nous avons même fait des propositions physiques et économiques de la décroissance, ou de croissance zéro. Ce que je vais proposer c’est une utopie. On manque d’une utopie alternative. Bien sûr, je sais très bien que c’est une proposition, une question et non pas une idée claire. Mais quelle serait une utopie ? Qu’au lieu de seulement critiquer, penser, réfléchir, on puisse avoir un parti, une lutte politique à nous. Je veux émettre cette idée et j’essaye de la réaliser dans mon pays. Pourquoi dans mon pays ? D’abord parce que je suis là au Brésil, mais il y a une autre raison. Le Brésil est peut être le pays le plus proche de la réalité de la civilisation, mais la France pas du tout. Ce n’est pas un portrait de la civilisation. Vous êtes beaucoup plus avancés. L’Afrique non plus, elle est beaucoup plus en retard. L’Afrique a tous les problèmes, la France a toutes les ressources, le Brésil a tous les problèmes et toutes les ressources (rires dans la salle). Nous avons la tragédie et la médecine pour la tragédie. Et nous avons aussi une masse critique de penseurs et d’intellectuels. Alors je pense à l’intérieur du pays, comme le politicien que je suis, pas seulement comme professeur (que je suis aussi). Quelle est l’idée que l’on doit proposer pour rompre d’avec la politique traditionnelle et d’avec la réalité de cette possibilité ? Je ne considère plus l’idée de développement économique, on l’a déjà eu. C’est le désastre social et écologique. Je ne propose plus non plus le socialisme, il n’est pas à la table de l’agenda d’aujourd’hui, je ne sais même pas ce que serait le socialisme. Alors j’ai eu l’idée d’assurer la même chance à tous. L’opportunité devrait être la même pour tous afin de développer sa force propre, son talent, sa possibilité. Et d’où vient une chance équitable ? Deux vecteurs, deux pierres : l’éducation et l’écologie. Avec l’éducation on peut avoir l’égalité des chances pour les individus de différentes classes sociales : la même école. Bien sûr avec liberté du point de vue pédagogique, je ne défends pas un modèle d’éducation mais la même qualité, le même salaire des professeurs. Au Brésil c’est très différent car les salaires sont municipalisés et nous avons des villes riches et des villes très pauvres. Donc il faut un même salaire et une même qualification. Car aujourd’hui, pour choisir un professeur, nous avons une sélection locale, il faut avoir des solutions nationales. 

Ce que je dis du Brésil ça vaut pour le monde. La même école partout dans le monde, ça serait une vraie révolution, je trouve cela plus radical que de dire le même revenu. Le même revenu pour tous, c’est impossible parce que le revenu est fonction du savoir et de l’éducation et, d’autre part, je ne vois aucune obligation éthique que tout le monde soit égal du point de vue économique. Je ne vois pas ce que les socialistes du début du XXèm siècle ont pensé : l’égalité c’est l’égalité de la consommation, du revenu. Non. L’égalité c’est l’égalité d’opportunité, de chances. Il faut rappeler que l’idée d’égalité n’est pas née à l’intérieure de la civilisation industrielle mais avant, et c’était l’égalité des droits, pas l’égalité de consommation, pas l’égalité de revenus. Nous pouvons trouver la possibilité d’une chance équitable entre les différentes classes sociales mais, dans la crise écologique que nous avons aujourd’hui, ça ne se fait pas. Il faut avoir la même chance aussi entre générations. Comment avoir la même chance entre générations ? Avec le développement soutenable. C’est pour ça que le développement est ce qui tend à donner une égalité des chances entres les individus et les différentes générations. Pour l’éducation, je parle d’une révolution de l’éducation, je ne parle pas d’une amélioration, mais d’une révolution. Du point de vue de l’université, universalisation également du point de vue de la qualité. Ce qu’on propose aujourd’hui est d’avoir, au lieu d’une banque financière de l’économie, un financement international pour assurer partout dans le monde une révolution éducationnelle. Combien ça coûterait pour en finir avec l’analphabétisme parmi 800 millions d’analphabètes adultes ? Ce n’est pas trop. Combien d’années avons-nous besoin pour avoir tous les enfants d’Afrique à l’école ? ça ne va pas être dans 2-3 ans, mais peut être 5-20 ans. C’est le but de notre parti, celui d’au-delà du développement durable. Ça c’est la question. Quel est l’objectif de notre parti ? Le parti de ceux qui veulent un développement durable. Tout le monde à l’école, dans des bonnes écoles. Je sais que ça peut être tout à fait idéaliste mais parler d’une croissance durable, d’un développement durable c’est aussi de l’idéalisme. Je sais que c’est une utopie, mais sommes nous ici pour discuter d’une utopie ou seulement pour faire la critique de la « dystopie » ? Je crois que la seule critique n’est pas constructive. Alors, quelles sont les responsabilités de cet utopisme ? à la fin je mettrais un mot, un néologisme. Je sais que les français n’aiment pas du tout les néologismes comme nous (les brésiliens). D’abord il s’agit de changer l’objectif civilisationnel de la production matérielle, de l’orienter vers l’éducation et un compromis avec le développement durable. Ça, c’est une responsabilité du point de vue de la conscience mondiale. C’est un défi théorique. 

Comment changer l’idée que le produit intérieur brut d’un pays n’en définit pas la qualité civilisationnelle ? Il faut aussi prendre en considération l’éducation. Il faut dire que, pour que ces deux vecteurs puissent fonctionner on a besoin, bien sûr, d’une base où on va mettre l’économie, la santé –la santé est un instrument fondamental, même si la santé ne change pas le monde, mais ne pas avoir la santé empêche de changer le monde, c’est avec la santé de chacun que l’on peut faire le changement du monde -. Donc la santé c’est la base, l’économie aussi, le transport de même, si l’on n’a pas de transports on ne peux pas emmener les enfants à l’école. On a besoin d’une base. Donc notre défi et notre responsabilité sont de changer l’idée du take-off économique et de faire un jump éducationnel, c'est à dire qu’on avait étudié, ceux de ma génération, que le but de la civilisation était le take-off économique. Pourquoi ne peut-on pas changer l’idée d’un take-off économique, comme une chose dépassée et dire que maintenant ce que l’on veut c’est un jump éducationnel dans le monde ? Pas d’illettrés, pas d’enfants en dehors de l’école, pas d’école qui ne soient aussi bonnes que les écoles d’Europe, des États-unis ou même de Corée du Sud. C’est cela l’idée, le jump éducationnel, dans le monde entier. Nous ne pouvons pas être des militants de la cause écologique avec une tête nationale. Si nous sommes des critiques de la crise écologique de la planète, on doit réaliser des défis universels. L’Unesco est là. Pourquoi ne pas utiliser l’Unesco ou d’autres institutions pour aider cette révolution ? La banque mondiale n’a que 60 ans. Ça fait donc très peu de temps que l’on a pensé le développement économique du point de vue international, avant d’avoir le point de vue global. On pourrait faire une révolution dans l’éducation à l’échelle mondiale. L’autre chose est du point de vue méthodologique : il faut sortir de l’idée d’équilibre pour chercher l’harmonie. L’équilibre ne suffit pas. L’harmonie est le mot pour dire comment on peut mettre tous les gens et la réalité physique du monde comme une danse, et pas comme une lutte, comme c’est le cas aujourd’hui. Aujourd’hui nous avons une lutte, les hommes contre la nature et les hommes contre eux-mêmes, la lutte des classes. Pourquoi ne pas voir l’idée qu’une harmonie entre tous est possible ? 

Je veux dire encore une fois que je parle comme un politicien idéaliste, pas comme un politicien pragmatique. Je parlerai après du pragmatisme. Donc, des idéologies économiques à l’éducationnisme il y a l’écologisme. C’est là que nous avons un néologisme : l’éducationnisme. Ce que je veux dire par là, c’est une idéologie, pas un programme. Nous sommes aujourd’hui dans un temps sans idéologie. Les religions regroupent les « ismes » : christianisme, judaïsme, et non plus capitalisme, socialisme et tout cela. Il faut avoir un « isme » pour avoir une unité de pensée puisque c’est lié à la politique. Si on ne fait pas ça, la politique n’est pas plus qu’un jeu. Un jeu pas du tout intéressant. La politique comme un jeu c’est inintéressant, beaucoup moins que le football ou n’importe quel autre genre de jeu. La politique n’a pas d’intérêt si on n’a pas d’un objectif, on a donc besoin d’une idéologie. L’idéologie que je vais émettre, un peu plus compliquée, est l’idée de l’ « éducologisme » (rires). Là j’ai mis les deux mots ensemble ! je vais vous dire que c’est très compliqué de parler de cette façon au jour le jour au Brésil et je parle seulement de l’éducationnisme, mais ici, dans un groupe plus sophistiqué, je crois qu’il est possible de parler d’une idéologie qui peut faire l’harmonie entre les gens par le biais de l’éducation, et celle des gens avec la planète, par le biais de l’écologie. J’aimerais bien discuter de l’éducologisme et des problèmes. Et je ne peux pas nier que j’ai trouvé la plupart de ces problèmes chez Marx. Mais essayons de donner une interprétation tout à fait différente. Par exemple, l’emploi et le salaire : chez Marx l’emploi était nécessaire pour faire le capitalisme de marché. Aujourd’hui l’emploi n’est plus nécessaire pour faire l’économie. On a besoin de très peu d’emplois. Ces emplois dont l’économie a besoin sont restés la propriété des gens avec de l’éducation. C’est tout a fait différent de la situation d’il y a 50 ans. Il n’existe plus d’emploi pour des gens sans éducation. Avant dans mon pays pour avoir du travail on avait seulement besoin de bras, d’esclaves. Un esclave venait d’Afrique et commençait à travailler. Au XXèm siècle ce n’est plus les bras, c’est les mains. Il fallait un peu d’entraînement, deux mois, et on pouvait avoir la main d’œuvre. Aujourd’hui ce n’est ni les bras ni les mains, mais les doigts qui travaillent (C. Buarque mime les doigts sur un clavier d’ordinateur). C’est fini le temps des ouvriers, c’est le temps des opérateurs. Les opérateurs ont besoin de beaucoup plus d’éducation. C’est une chose. L’autre chose c’est le salaire. Chez Marx et dans le capitalisme traditionnel, le salaire était très bas à cause de la plus value. Aujourd’hui les salaires des gens qui ont de l’éducation sont très hauts, quelques fois plus haut que les capitalistes même, pas du tout les travailleurs, mais quelques uns. On a changé l’idée de révolution et celle d’exploitation. On ne peut pas parler d’exploitation entre le capitaliste et son travailleur avec beaucoup de formation. C’est une association obsolète. Le capitaliste a le capital, l’autre a le cerveau mais ils sont associés, ils ne sont pas exploiteurs et exploités. Ça exige une nouvelle idéologie. Si on parle de l’aliénation, la plupart des travailleurs avec beaucoup de formation, on ne peut pas les appeler des aliénés. Le concept philosophique d’aliénation comme la négation de l’être, ça n’existe pas pour la plupart de ces jeunes gens qui travaillent. Il y a peut être une aliénation psychologique, mais pas sociale. Ils sont peut être vraiment aliéné du point de vue de la folie mais pas du point de vue du rapport avec le capital. La liberté va avec la démocratie. On ne peut pas avoir l’idée de démocratie aujourd’hui sans éducation. Surtout si on a besoin de parler de l’écologie et du développement durable parce que seulement l’éducation peut changer la manière de penser afin de pouvoir penser le long terme, pour se mettre en rapport favorable avec la nature. Nous n’avons que deux façons d’avoir des rapports favorables avec la nature : la religion, comme le bouddhisme, et l’éducation comme transformation du rapport entre nous et la nature. Bien sûr, là-dessus on va avoir besoin d’un changement dans le système éducationnel. 

Aujourd’hui l’éducation est une opposition avec la nature. La révolution industrielle est un autre point. La révolution industrielle d’aujourd’hui est tout à fait différente de celle liée à l’automatisme. Il faudrait quelqu’un, un nouveau théoricien social, pour comprendre Bill Gates. Je dis « Bill Gates » comme un symbole de cette révolution et l’éducation va être là ainsi que, sans aucun doute, l’apartheid social et l’épuisement écologique. L’éducation peut amener un meilleur rapport avec la nature et permettre d’avoir un développement durable au lieu de l’épuisement et de l’apartheid social. Ça ne va pas se terminer par une révolution sociale car il n’y a pas de place pour les illettrés. La seule façon de finir avec cet apartheid social que nous avons dans le monde global, et dans chaque pays, c’est l’éducation. C’est la seule façon de mettre les exclus à l’intérieur du système. On ne peut pas forcer l’emploi des illettrés. Ça ne va pas fonctionner car ce n’est pas le cas des bras, ce n’est pas le cas des mains, mais celui des doigts. Ils ne savent pas utiliser les doigts. Quelqu’un hier a parlé de la manière dont les hommes ont changé quand ils ont pu faire ça (il pince entre son pouce et l’index) différemment des autres animaux. Aujourd’hui il y a une différence entre ceux qui font ça (il pince de son pouce et de son index) et ceux qui font ça (il pianote). C’est vrai ! (rires) C’est presque une mutation ! Alors l’apartheid social dépend de ceux qui ne savent pas faire ça (il pianote) et si on reste 30-40-50 ans ou plus avec cet apartheid social, on va avoir un apartheid biologique. Il nous reste à parler de la valeur, de la richesse et de la croissance. La valeur aujourd’hui ne vient plus de la quantité de travailleurs comme le disait Marx, elle vient de l’éducation. / J’ai utilisé deux mots qu’on n’aime pas utiliser aujourd’hui : utopie et révolution. Il faut utiliser ces mots. C’est une révolution que l’on doit chercher. Nous sommes des révolutionnaires ou nous ne sommes pas des écologistes. Bien sûr, ce sera une révolution d’un autre type, qui ne veut pas du tout étatiser l’économie. Je ne vois pas du tout la nécessité de mettre le capital sous la main de l’État. Je ne vois pas le besoin d’une planification par l’État ni celui d’en finir avec le marché, mais il y a une unique révolution : un garçon ou une fille va avoir la même école peu importe le pays, peu importe la ville, peu importe la famille. Cette révolution est nécessaire ici dans ce pays parce qu’au Brésil la différence d’éducation entre les gens c’est comme ça (il désigne un grand espace entre ces mains), ici c’est comme ça (petit espace) entre les riches et les pauvres. Quelqu’un m’a dit qu’en Norvège c’est comme ça (espace infime), mais quand même, on n’a pas l’égalité, il faut la construire. Pour cela on va avoir besoin de deux générations parce que même dans la même école deux garçons vont avoir une éducation différente du fait de l’éducation de leurs parents. Mais en deux générations on en aura fini avec ça. Restent les idées d’histoire, d’éducation et d’utopie. Nous avons l’impression que l’histoire se termine. Je crois que l’histoire n’a pas encore commencé. Elle va commencer pour les nouveaux êtres humains d’aujourd’hui. Si nous pouvons le faire comme moi et comme on le doit. Cette évolution ne va pas être naturelle comme on nous l’a appris depuis toujours. L’évolution de l’histoire comme un phénomène naturel, la lutte des classes, la découverte de nouveaux matériaux… Non. L’histoire doit être administrée du point de vue d’une révolution mentale, idéologique et spirituelle, pour pouvoir imaginer un nouveau monde. Et le monde nouveau issu de cette révolution peut être une utopie. Une utopie avec inégalité du point de vue matériel mais égalité du point de vue de l’accès à l’éducation. Et là, pour finir, comme j’imagine ce monde utopique partout, cette globalisation utopique, c'est à dire 6 milliards d’êtres humains qui soient tous connectés, mais pas par le biais de l’équipement, mais grâce à la capacité de parler d’une chose commune. Je ne parle pas d’une langue, mais de la compréhension du monde, de la capacité de vouloir transformer le monde, du plaisir avec les arts, de la solidarité entre les êtres humains et la nature, notre mère. C’est l’utopie que je trouve possible et que nous avons l’obligation de chercher, celle-là ou une autre. Mais surtout il ne faut pas rester seulement comme des analystes de la crise. Nous avons l’obligation d’être les constructeurs d’un nouveau monde. C’est ce que je voulais dire. Du point de vue politique je suis optimiste sur cette possibilité d’ici peut être 100 ans. Mais du point de vue intellectuel, je dois être honnête avec vous, je crois que nous n’aurions pas le temps de le faire. Je crois que la catastrophe va venir avant la solution. Et alors demandez vous : pourquoi sommes nous ici ? Dans mon cas je suis ici d’abord car je n’ai pas d’autres choses à faire meilleure que de défendre ces idées et, d’autre part, parce que cette révolution et tout cela, je le fais avec beaucoup de plaisir. Je crois que j’ai le droit de chercher le plaisir, même grâce à la catastrophe qui viendra. Et c’est pour cela, comme je viens avec plaisir, que je dois vous dire : merci bien pour être ensemble.



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